9 déc. 2015

NLA 54 - Plaidoyer pour une bibliographie profane


par Jean-François Gilmont

Dans un monde désacralisé, où toutes les valeurs traditionnelles sont tournées en dérision, la Descriptive Bibliography (ou encore Bibliographie matérielle) reste une valeur sûre, qui dispose de gardiens jaloux de l’orthodoxie. Ces pontifes ont une lourde mission car le travail ne leur manque pas. Depuis quelques années, le virus bibliographique a gagné le continent. Coup sur coup, il a investi deux domaines des lettres françaises du XVIe siècle. Naguère ce fut la Bible, aujourd’hui c’est Rabelais.
Encore heureux que  celle-là fut confiée à une Américaine, celui-ci à des Anglais. Mais la publication en langue anglaise n’a pas permis d’éviter le pire. Ces "bibliographes" amateurs n’ont pas été nourris dans le sérail et ils confessent, sans vergogne, pénétrer en novices dans le Temple dressé par les McKerrow, Greg, et autres Bowers. Pire, ils se permettent de réfléchir ! Ils prétendent adapter les Principles of Bibliographical Description.
Peu d’Européens ont un accès aisé au bulletin de The bibliographical Society of Australia and New Zealand (ce qui est regrettable). Ils n’ont donc pas pu apprécier en connaisseurs la verte semonce que B.J. McMullin y a adressée à Bettye Chambers pour son crime de lèse-bibliographie. Si je lis bien son long article (Vol. 10, Nr 1, 1986, p. 1-24) et si je le résume d’un trait caricatural, la Bibliography of French Bibles est un travail marqué par une tare - j’allais écrire un péché originel - : l’auteur a osé enfreindre les règles bowersiennes. Elle s’est enferrée en prétendant se justifier. Il y a "La" bibliographie, au-delà il n’y a que le désert.
C’est la lecture de ce petit chef d’œuvre de dévotion aveugle qui a inspiré les premieres lignes de mon éditorial. Dès sa parution j’avais été tenté de reagir à ce curieux étalage de bigotisme bibliographique. J’ai résisté victorieusement à la tentation, jusqu’au moment où la "NRB" m’est tombée dans les mains. Les membres du Saint-Office de la Bibliography se remettront-ils du choc de la publication de A New Rabelais Bibliography ?
Dès l’abord, M. A. Screech prend un ton badin pour évoquer "what the French still call Anglo-Saxon bibliography". Ce manque de respect lui sera sans doute pardonné en raison du patronage du très sérieux Rabelais. Mais, à la page XII, il ajoute qu’il se refuse à faire de la bibliographie "an excluding mystery" - lisez une religion ésotérique, révélée au terme d’une mystagogie complexe. Figurez-vous que notre ami Screech a la prétention d’écrire, avec St. Rawles, une bibliographie - je cite pour qu’on ne croie pas que j’invente - "useful to readers who are not bibliographers" (sic, p. XV). Que ne faut-il pas lire aujourd’hui ?
Le lecteur, qui aurait cru deviner que ma satire cachait une admiration inconditionnelle des deux bibliographies évoquées, se trompe. L’iconoclastie est un métier délicat. Il y a, dans l’application des principes mis en avant, des points discutables chez l’une et chez les autres.
Aussi la question devrait-elle être discutée. Les principes mis en oeuvre par Bettye Chambers, Stephen Rawles et Michael Screech mériteraient de constituer le point de ralliement d’une secte hérétique, qui exigerait que ses adeptes travaillent en réfléchissant et qu’ils entreprennent la bibliographie pour un public élargi.
Au-delà de ces quelques principes élémentaires, ce serait le règne de la libre discussion. Toute l’amitié que je porte à Bettye Chambers ne m’a pas empêché de lui dire que sa bibliographie comporte des faiblesses. Tout le respect que je porte aux auteurs de A New Rabelais Bibliography n’interdit pas la question essentielle : ont-ils été jusqu’au bout de leur volonté d’une large lisibilité ?
C est sur ce point qu’un débat devrait s’ouvrir : comment réaliser une bibliographie "utile à des lecteurs qui ne soient pas des spécialistes" ? Ce n est pas facile : il convient de choisir des éléments de description pertinents, les présenter de manière aisément compréhensible et enfin élaborer une maquette typographique adaptée.
 
 
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