16 avr. 1998

NLA 94 - Ivoires afro-portugais et livres d’heures imprimés à Paris

(fin du XVe - début du XVIe siècles)


par Ezio Bassani



L’influence - réelle ou supposée, directe ou indirecte - de l’art nègre sur les arts figuratifs occidentaux du XXe siècle n’est plus à démontrer. L’appropriation de motifs décoratifs européens par des artistes d’Afrique Noire entre la fin du XVe et le milieu du XVIe siècle est en revanche un chapitre beaucoup moins bien connu des relations entre l’Afrique et l’Europe.
La rencontre des deux mondes est concrétisée par un ensemble d’objets sculptés en ivoire- salières, pixydes, cuillers, fourchettes, poignées de dagues, olifants - créés au Bénin (dans l’actuel Nigeria) et en Sierra-Leone sur commande des navigateurs portugais, qui fournirent aux artistes africains des modèles de forme et de décoration. Œuvres d’art hybrides donc, et néanmoins très raffinées, dignes de figurer à juste titre sur les tables et dans les cabinets de curiosité des princes de la Renaissance, comme le suggèrent les armoiries rencontrées sur ces ivoires2.
Les olifants sculptés en Sierra-Leone par des artistes de la population Sapi (d’où leur nom d’ivoires sapi-portugais) sont particulièrement intéressants pour notre propos, car l’apport européen y est plus évident que sur les autres objets. Ils présentent des caractéristiques techniques qui différent de celles des instruments typiquement africains (une embouchure percée à la pointe de la défense d’éléphant et non sur le côté, la présence d’anneaux destinés à fixer la corde de suspension), et, surtout, une décoration entièrement dérivée de sources européennes.
Les armes de la maison d’Aviz, qui règne à cette époque sur le Portugal, figurent sur une grande partie de ces olifants. Elles sont associées, dans quatre cas, aux armes et à la devise (Tanto monta) des souverains espagnols Ferdinand V d’Aragon et Isabelle de Castille, dont Emmanuel Ier du Portugal épousa successivement deux filles (Isabelle en 1497 et Marie en 1500, après la mort de sa soeur). Les quatre instruments pourraient avoir été un cadeau au puissant beau-père en même temps qu’un symbole de la suprématie portugaise en Afrique - ce qui permettrait de situer entre 1497 et 1516 - année de la mort de Ferdinand - la création de ce groupe d’olifants. La présence d’un grenadier, emblème incorporé aux armes des Rois Catholiques après la reconquête de Grenade en 1492, vient à l’appui de cette hypothèse. Sur l’un de ces quatre instruments3, cassé et transformé en poire à poudre, l’écu aux armes de Portugal est soutenu par deux anges, exactement comme le sont les armes de France sur la marque d’Antoine Vérard, actif à Paris entre 1485 et 1512.
La décoration d’un autre olifant, aujourd’hui conservé à Turin4, présente une similitude encore plus frappante, l’écu aux armes d’Aviz étant accroché à la branche d’un arbre et flanqué de deux licornes, comme dans la marque d’un autre imprimeur parisien de livres de dévotion, Thielman Kerver5 (voir l’illustration de la page 1).
Ces emprunts ne se limitent pas aux armoiries. La surface des olifants, divisée en bandes transversales délimitées par des éléments issus de la décoration manuéline7, est entièrement couverte d’images en faible relief, dont l’origine européenne est évidente : sirènes, harpies, griffons, centaures, animaux héraldiques, et, surtout, scènes de chasse au cerf telle que la pratiquaient les seigneurs de la Renaissance. Les modèles proposés aux sculpteurs Sapi, qui les ont utilisés avec la plus grande liberté du point de vue de la composition, sont là aussi les gravures rencontrées dans les livres de dévotion. Le rapprochement entre différents épisodes de chasse au cerf figurant dans les marges des Heures imprimées à Paris en 1498 par Philippe Pigouchet pour Simon Vostre8 et leur interprétation par les artistes africains sur les olifants sapi-portugais ne laisse aucun doute à ce sujet.
Les coïncidences de date et les analogies décoratives qu’on a essayé de mettre en lumière dans cette courte note permettent
d’affirmer, avec une forte probabilité, qu’à l’époque des premiers voyages de découverte du continent noir se produisirent dans quelques ateliers de Sierra-Leone de fructueux échanges entre les cultures européenne et africaine. Ces échanges se matérialisèrent en des oeuvres d’art ravissantes, et eurent comme surprenants intermédiaires les petits livres de dévotion que les capitaines des caravelles lusitaniennes, dont les voiles arboraient en rouge la Croix du Christ, transportaient certainement avec eux. Car il ne faut pas oublier que le but déclaré de ces voyages, au-delà du commerce, était la diffusion
de la foi chrétienne.
 

 
 
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