31 déc. 1977

NLA 14 - Ce vice impuni : la bibliophilie

par Raymond Lebègue

A cause du milieu familial (mon père helléniste, mon frère éditeur), à cause de l’hérédité (mon bisaïeul édita le Mémorial de Sainte-Hélène), j’ai eu de bonne heure la passion des livres. J’étais tout juste bachelier quand j’achetai pour quelques francs-or une édition ancienne des poésies de Malherbe, sous une reliure signée Bauzonnet. Ce livre, contenant un prolixe commentaire de Ménage, m’a beaucoup servi pour mon édition de Malherbe : un demi-siècle plus tard !
Je regarde un livre imprimé ou manuscrit avec l’attention passionnée du savant qui examine une coupe au microscope. Il faut opérer soi-même : les bibliographies du théâtre français qui ont été publiées au XVIIIème siècle se transmettent les mêmes erreurs. On a dit et répété qu’il existait deux rédactions de la consolation à Du Périer. Erreur : en comparant l’un à l’autre les deux textes, je vis qu’il s’agissait de deux mortes, dont l’une était plus âgée que l’autre ; en consultant la correspondance de Huet, j’ai compris que Malherbe, avare de son génie poétique, avait adressé à son ami provençal la refaçon d’une pièce composée pour un ami normand et restée inédite.
Les signatures des possesseurs sur la page de titre m’intéressent, de même que les armoiries ; souvent on peut découvrir l’état social du propriétaire. Je n’ai jamais repéré la signature Rabelaesus, mais une fois celle de Montaigne : il s’agissait bien sûr d’un livre d’histoire.
 Les éditions successives donnent lieu à des problèmes. Les exemplaires d’une même édition des pièces de Robert Garnier diffèrent entre eux par quelques légères variantes. En revanche, les romantiques ont souvent proposé au public des rééditions fictives. Les premières éditions de Stendhal, qu’aujourd’hui on paie très cher, se vendaient fort mal ; j’ai pu collationner un exemplaire probablement unique de la pseudo-deuxième édition d’Armance, qui fut annoncée dans le Journal des Débats avec ce commentaire savoureux : "Le succès qu’a obtenu la première édition de ce charmant ouvrage nous fait espérer que cette seconde édition, revue et corrigée par l’auteur sera favorablement accueillie" !
 J’ai naturellement fréquenté beaucoup de bibliothèques publiques ou universitaires en France et aux Etats-Unis ; je souhaite que leurs conservateurs dressent un inventaire détaillé de leur fonds ancien, et qu’ils exercent une surveillance rigoureuse ; deux exemplaires uniques d’oeuvres de Marguerite de Navarre et de Malherbe, consultés il y a peu d’années, ont disparu.
 
 

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