8 jui. 2015

NLA 15 - Editorial

Par Alex Mallat

"Personnage agaçant et sympathique à la fois" (tout de même...)
"... souvent bien éloigné du prototype cher à Nodier".
(A. Janmes - ce bulletin, Automne 76)
J’ignore ce prototype du bibliophile, étant venu au livre ancien un peu par atavisme paternel (à base de manuscrits ottomans, disparus pendant la guerre), beaucoup par attirance pour le livre en tant qu’objet, mais aussi pour faire contrepoids à ma vie professionnelle. Compte tenu de la complexité de chacun, le groupe des collectionneurs ne saurait être que bien disparate.
Passons sur le thésauriseur : 1’homme-placement qui après la peinture, devenue inaccessible, quelques avatars sur de faux bronzes, se rabat sur les livres anciens, encore abordables il y a quelques années (mais qui ne le sont plus grâce à
lui). Il aura les déceptions méritées, que je lui souhaite.
Le maniaque, lui, agace et je rejoins M. Jammes. Il s’agit des infatigables qui, polarisés par un auteur ou un sujet, accumulent toutes les variantes comme on collectionne des timbres—poste, passion que je ne songe pas un instant à dénigrer mais qui n’a rien de commun avec la bibliophilie. Cet amateur est bien différent de l’érudit, puisqu’il n’entreprend que rarement des travaux personnels.
Le livre ancien, chef d’oeuvre artisanal ou objet d ’art, attire naturellement aussi par sa reliure, sa typographie, son papier qui ajoutent au prestige du texte. Par ailleurs, peut-on parler de fétichisme à propos de l’émotion de l’amateur entré en possession d’un ouvrage d’une collection illustre ou annoté par un personnage admiré ? Assurément pas : il retrouve un contact physique avec les possesseurs du passé qui ont manipulé ce livre.
Fréquemment, les professionnels manifestent de l’incompréhension vis à vis de la diversité des sujets d’intérêt des bibliophiles amateurs : pourquoi vous dispersez-vous, me dit-on, vous qui êtes essentiellement amateur de livres grecs, sur des classiques français, des illustrés, des livres de musique, de voyage et même des ouvrages scientifiques ? Il faut choisir sa spécialité, que diable !
Récemment, un éminent libraire étranger, qui m’a procuré de nombreux livres grecs, s’étonnait de mon achat de l’original du "Traité de la Lumière" de Ch. Huygcns. J’ai dû lui rappeler ces pages prophétiques où la nature à la fois corpusculaire et ondulatoire de la lumière se trouve pressentie et le plaisir que l’on éprouve à les lire dans l’édition originale ; plaisir encore accentué si le livre est conservé dans son état d ’origine et témoigne ainsi pleinement de son siècle. Est-ce incompatible avec l’amour du grec ? Néanmoins, c’est aux érudits et artisans de la fin du 15ème et du l6ème siècle, qui retrouvèrent, compilèrent et imprimèrent les manuscrits et en particulier les textes grecs disponibles, que va
surtout mon attachement. Je dois beaucoup à Ceorges Heilbrun, récemment disparu, qui m’a patiemment formé à l’appréciation des prestigieuses éditions de cette époque magistrale.
Je souhaite terminer sur l’évocation non d’un livre, mais d’un manuscrit magnifique parvenu intact, dans sa condition d’origine. Il personnifie, pour moi, la Renaissance dans ce qu’elle a eu de plus émouvant : l’absence de barrières culturelles. Il s’agit d’un commentaire d’Averroes sur la Physique d’Aristote, traduit de l’arabe en hébreu par un érudit d’Arles, calligraphié par un scribe italien et riche d’annotations. Un admirable symbole humaniste. 
 
 

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