27 jui. 2015

NLA 117 - Alchimie d’une conversion


Par Martine Lefèvre, Bibliothèque de l’Arsenal


Dans un essai récent, le romancier Nicholson Baker décrit avec un étonnement scandalisé la cérémonie organisée en 1985 dans une bibliothèque américaine lors de la mise en ligne du catalogue rétroconverti. Après les discours officiels, l’un des tiroirs du fichier fut solennellement jeté à la corbeille sous les applaudissements de l’assemblée, tandis que les autres fiches, attachées à des centaines de ballons rouges et bleus, s’envolaient et virevoltaient gaiement au gré du vent. L’anecdote est significative du sentiment d’entrer dans une ère nouvelle qui accompagne l’abandon d’un support papier. Mais l’informatisation d’un catalogue se limite-t-elle à un simple changement de support ? La conversion rétrospective du catalogue du fonds ancien de la bibliothèque de l’Arsenal a permis d’appréhender les mutations profondes d’un inventaire entre sa rédaction depuis le début du XIXesiècle et sa mise en ligne récente dans la base Opale-plus de la Bibliothèque nationale de France. Lorsque vers 1816 le conservateur Louis Godin calligraphiait avec application le titre "Catalogue des livres de la bibliothèque publique de Son Altesse royale Monsieur à l’Arsenal" sur la première page du registre Théologie, se doutait-il que l’entreprise allait durer plus d’un siècle ? Organisé selon les cinq grandes classes des libraires parisiens, le catalogue méthodique in-4° vint en complément d’un index alphabétique in-folio remontant à l’époque révolutionnaire, lui-même organisé en cinq classes et fort incomplet.


Vers 1928 seulement le catalogue méthodique de la bibliothèque de l’Arsenal prenait son aspect définitif, avec l’instauration des nouvelles cotes, supervisée par Marie-Louis Polain. Jusqu’à l’époque actuelle, cet inventaire manuscrit fut le seul moyen d’accéder aux quelque 150 000 notices d’ouvrages antérieurs à 1880 décrivant les bibliothèques du comte d’Argenson, du marquis de Paulmy, du duc de La Vallière, du comte d’Artois augmentées de plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages provenant des confiscations révolutionnaires. La recherche d’une édition, susceptible de figurer dans plusieurs classes, demandait au lecteur de faire preuve d’opiniâtreté, voire d’une endurance physique certaine. Les premières études menées à partir de 1997 en vue de l’informatisation du catalogue révélèrent que l’entreprise serait loin d’être aisée. La principale difficulté, que la conversion rétrospective confirma ensuite, était l’absence d’identification des auteurs et des éditions. Mots du titre remplacés par des synonymes ou par des indications portées au dos de la reliure, mentions renvoyant à la notice précédente ou suivante, recueils factices non dépouillés étaient d’autres écueils sans grande gravité dans un catalogue méthodique mais qui risquaient de compromettre sérieusement la navigation dans un catalogue informatisé.


Fallait-il pour autant renoncer ou s’orienter vers une simple numérisation du catalogue ? Cette dernière option n’aurait pas permis de regrouper en un seul catalogue les collections d’imprimés de la Bibliothèque nationale de France ni d’utiliser le Catalogue général des livres imprimés comme réservoir de notices pour environ la moitié des éditions.


 Après les opérations de saisie, effectuées de décembre 1999 à janvier 2002, le lecteur bénéficie depuis janvier 2005 d’une interrogation unique pour les différentes classes et les nombreux catalogues distincts (catalogues de ventes, mazarinades, inventaire topographique de brochures), qui peuvent donner lieu à des recherches par de multiples points d’accès.


Pour autant, doit-il s’attendre à trouver dans ce nouvel outil un reflet fidèle de l’inventaire manuscrit ? Certes non. La rédaction des règles de saisie s’efforça d ‘améliorer la qualité du catalogue par des traitements informatiques appropriés. Ainsi, grâce à la dérivation, la moitié des notices se virent automatiquement dotées d’un accès auteur dont elles étaient jusqu’alors souvent dépourvues. Mais, telle une moderne pierre philosophale, l’informatique échoue parfois à changer le plomb en or. Les traitements de masse doivent alors laisser place à un patient travail artisanal où chaque notice, signalée par l’opératrice de saisie, est corrigée par le bibliothécaire. L’opération est lente – à ce jour, à peine un tiers des 55 000 anomalies a été traité – mais fructueuse : nombre de recueils factices ont été dépouillés, le recours systématique à l’ouvrage permet de corriger maintes transcriptions fantaisistes ou dérivations erronées. Lorsque dans une quinzaine d’années le travail sera terminé, Louis Godin et ses successeurs reconnaîtront-ils leur œuvre dans ces milliers de notices s’envolant aux quatre coins de la planète, suspendues aux fils invisibles de l’Internet ?


 

 
 

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