16 mai. 2017

NLA 17 - Bibliothèques au singulier


par Bruno Neveu


Je confesserai sans embarras, entre gens voués à "l’espace-bibliothèque", à "l’objet-livre" (ceci pour en remontrer à mon curé), que ma bibliothèque préférée, celle que je rêve de rencontrer une fois encore dans mes voyages littéraires, brille moins par la richesse exceptionnelle de ses collections, l’efficacité de ses services, l’agrément des bâtiments et du décor, que par le privilège qu’elle réserve au lecteur d’être seul, vraiment seul, sans même la présence trop proche d’un bibliothécaire, laissé en paix à ses travaux favoris dans un cabinet un peu à l’écart ou au coin de son feu. C’est alors l’intimité, la lecture comme chez soi, l’idylle avec les livres, où il entre une volupté un peu furtive, le sentiment aigu d’une faveur toujours clandestine, toujours révocable par l’arrivée d’un second lecteur venu rompre le charme.

En dépit du zèle intempestif des conservateurs d’aujourd’hui, il subsiste, loin des ruches industrieuses où bruissent les insectes savants sur leurs fleurs bibliographiques - Nationale de Paris, British Library ou Vaticane - quelques sanctuaires voués à la sainte et aimable solitude, dissimulés au fond des provinces, au coeur des capitales parfois. Il faut pour les découvrir, pour en franchir le seuil, triompher des épreuves initiatiques, faire preuve de patience et de discrétion, être secouru par les Muses amies du silence. Virginales et ensommeillées, ces bibliothèques attendent l’arrivée de leur lecteur, l’unique lecteur du jour, de la semaine, de l’année... J’aurais peine à oublier les heures où une bibliothèque s’est ainsi donnée à moi, rien qu’à moi, et je me transporte un instant par l’imagination dans un de ces asiles des lettres où je n’ai jamais rencontré un rival, où les livres parlent, où les ombres se rapprochent : au sud l’Accademia Zelantea d’Accireale, appesantie sous le soleil et l’azur siciliens, avec ses portraits d’académiciens, ses mouches dansant autour du lustre et ses in-douze uniformément reliés, que l’on prend soi-même du haut des échelles ; la Biblioteca Fabroniana de Pistoie, où chaque pas, chaque feuillet tourné fait descendre de la voûte allégorique mais crevassée une inquiétante poussière du XVlIIème siècle ; au nord la bibliothèque du chapitre de Chichester, nichée dans les voûtes de la cathédrale, reliée à la terre par l’escalier creusé dans un pilier, et que vient bercer chaque jour le chant de la liturgie anglicane. A Paris même... mais il faut taire ses bonnes fortunes et je dois d’ailleurs en hâte m’apprêter à une rencontre dont j’attends beaucoup, la Bibliotheca Palafoxiana de Puebla de Los Angeles, au Mexique, mes futures amours.


 

 
 
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