1er sep. 1975

NLA 5 - Le vieux livre est vivant

par André Jammes
La majorité des lecteurs de ce bulletin, bibliographes et historiens, adoptent vis-à-vis du livre une attitude objective, qui contraste avec la subjectivité du bibliophile. Personnage agaçant et sympathique à la fois, que l’on croit connaître, et qui souvent, par son âge, son dynamisme et son imagination, est bien éloigné du prototype cher à Nodier. Les intuitions des bibliophiles ont un aspect divinatoire qu’il faut prendre en considération et la forme de leurs collections est un reflet des mentalités. C’est pourquoi ce monde passionné est un stimulant de la recherche.
Les événements internationaux, les bouleversements politiques, les changements de la société se reflètent dans leurs choix. Il est visible, par exemple, que les thèmes scientifiques, techniques, sociaux, ont peu à peu retiré à la tradition classique et littéraire sa prééminence. De même, la suprématie, longtemps incontestée, des "Americana" est contestée depuis que les "Japonica" et les "Arabica" font l’objet d’une véritable renaissance.
Ces phénomènes ne relèvent pas uniquement de la mode et de la spéculation. D’ailleurs, les institutions rejoignent parfois les options des particuliers, et savent saisir dans l’événement l’occasion d’expositions ou de manifestations qui donnent corps aux intuitions désordonnées des collectionneurs. Depuis une vingtaine d’années les collections se sont élargies et diversifiées d’une façon insoupçonnée. Il faut relire la Bibliothèque de l’amateur de Rahir, et lui comparer Printing and the Mind of Man*, la nouvelle règle d’or de la bibliophilie internationale, pour mesurer l’ampleur de l’évolution. Nos revues, nos manuels, nos bibliographies, nos enseignements sont décalés par rapport aux passions actuelles. Ce phénomène n’est pas décourageant, bien au contraire. Chaque jour, des livres "poussiéreux" retrouvent une actualité inespérée, de modestes ouvrages négligés deviennent les classiques de nouvelles disciplines bibliophiliques. Catalogueurs ou historiens tourmentés par de cruels doutes sur l’utilité de leur mission doivent se réjouir : les bibliothèques sont des cimetières, mais les morts y ressuscitent chaque jour.

 
 
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