1er mar. 1979

NLA 19 - Vaches sacrées

par Dominique Coq

Imaginons. Imaginons quil existerait une contrée où les livres seraient adorés à l’égal des chats dans lfEgypte ancienne ou des vaches sacrées dans l’Inde brahmanique. Tout leur serait dû ; rien ne serait trop beau pour eux. On leur laisserait tout faire : on leur abandonnerait le trottoir en les croisant dans la rue ; les voitures s’arrêteraient en silence lorsqu’ils stationneraient, obstinés, au milieu des carrefours ; des hymnes seraient composés en leur honneur ; on consulterait avec vénération leurs oracles que l’on suivrait scrupuleusement. Bref, on leur rendrait un culte voisin de 1’hyperdulie, voire de la latrie...

Il y aurait une hiérarchie parmi eux, les plus âgés étant, comme il se doit, les plus vénérables et les mieux considérés . Les très, très anciens, ceux dont l’antiquité destinerait à la plus haute vénération, formeraient même une caste à part, idolâtrée par certains : la thérapeutique humaine ne pouvant plus, du fait de leur grand âge, les sauver de la décrépitude, de l’anéantissement et de la mort, ils auraient été nommés les ’’Incurables”.

Le culte de ces ’’Anciens”, longtemps rendu par quelques amateurs fortunés, aurait été confié à une catégorie spéciale de prêtres, de pontifes, rapidement divisés en plusieurs collèges, souvent rivaux, toujours jaloux, dont les frontons arborant les dénominations prestigieuses et variées de ’’Centre national", d’"Institut d’étude”, de "Center", de "Centre d’Etude", d’"Institut de Recherche", ou bien encore de "Forschungsstelle", auraient assez dit le sérieux.

On pourrait certes imaginer qu’un certain nombre de ces initiés, las de sacrifier isolément à leurs dieux, auraient décidé de se réunir périodiquement en collège - encore un - à celle fin de publier une manière de bulletin paroissial donnant des nouvelles des diverses autres chapelles et des mystères qui s’y célébreraient. Mais il faudrait admettre (à supposé même que les divers collèges se fussent résolus à divulguer leurs liturgies et leurs rites) que certains prêtres se seraient dévoués à abandonner quelque temps leur propre culte pour se consacrer à la publication - et donc à la propagation - de celui des autres. Serait-ce vraiment imaginable ?

 
 
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