1er jui. 1977

NLA 12 - Nos livres s’envolent


par André Jammes


"Tous les bons livres ont été volés au moins une fois". C’était l’un des axiomes favoris d’Ernest Philipp Goldschmidt, le plus savant libraire de notre siècle. Il prononçait cette phrase à la fin de sa vie, d’un ton désabusé, et son ironique sourire montrait combien la surprise des jeunes libraires auxquels il faisait ses révélations le distrayait. D’ailleurs, il ne vendait que des "bons livres" et parlait d’expérience. Il savait que les livres d’Alexandrie s’étaient retrouvés à Bagdad, que les chariots de la Révolution avaient apporté les livres de Mayence à Paris et que les maréchaux de l’Empire n’avaient pas restitué tous leurs manuscrits aux états italiens.


Goldschmidt avait bien remarqué qu’avec le temps les origines suspectes des livres se transformaient en "provenances", et qu’à travers les siècles, certaines bibliothèques se vidaient au profit d’autres, provisoirement mieux gardées.


Le baron Pichon ornait de caravelles dorées les précieuses reliures dont il faisait recouvrir les plaquettes gothiques provenant de la bibliothèque de Fernand Colomb, et pas plus la Bibliothèque Nationale que le British Muséum n’acceptèrent de restituer ces trésors indûment échappés de Séville.


Les livres de Libri circulent à travers le monde et plus personne ne cherche vraiment à en retrouver les origines, comme si 1’"affaire" avait été entièrement réglée lorsque Léopold Delisle réussit à rapatrier à prix d’or une partie du butin de cet illustre membre de l’Institut.


On multiplierait aisément les anecdotes de ce genre, qui ont tenu une place éminente dans les conversations croustillantes des bibliophiles ou des savants bi­bliographes. Mais il est certain que l’humour de feu E.P. Goldschmidt ne pourrait plus être le même de nos jours, car ce qui était exceptionnel de son temps est de­venu presque quotidien.


Le pillage des bibliothèques publiques et privées est systématique et un pieux silence semble entourer ces forfaits. Aux Etats-Unis, par exemple, la bibliothèque de Yale a vu son département géographique soulagé de plus de cent atlas précieux, bientôt revendus planches à planches ; la Bible de Gutenberg de Harvard a failli quitter sa vitrine, et n’a été sauvée que par son grand poids qui a fait rompre la corde qui soutenait l’objet et son lecteur. En France, il est probable que les ac­quisitions de livres anciens ne couvrent pas les disparitions, ni en quantité, ni en qualité. L’exemple d’une bibliothèque méridionale est maintenant assez connu pour qu’on ose en parler, qui s’est vue peu à peu dépouillée de la substance de son fonds ancien.


La situation de l’Allemagne ne paraît guère plus brillante ; quant à l’Italie, certaines de ses bibliothèques ont été véritablement vidées.


La fréquence des vols de livres n’a aucune raison de diminuer, bien au contrai­re. L’internationalisation des goûts, les facilités de communication, la valeur ac­crue des objets anciens, l’organisation sans cesse améliorée des pirates, sont des facteurs évidents qui devraient faire réfléchir les custodes.


Malheureusement, devant cette menace, les institutions publiques paraissent dé­sarmées, et invoquent inévitablement le manque de crédits. Surtout elles sont para­lysées par le silence. Une meilleure information inciterait sans doute les munici­palités ou les universités à prévoir ce qui rapidement deviendra irréparable ; un tableau exact de la situation aiderait les conservateurs et leur personnel à exer­cer les surveillances auxquelles ils répugnent.


Léopold Delisle a conservé pour la Bibliothèque Nationale les manuscrits volés dans d’autres bibliothèques par Libri et qu’il avait récupérés en Angleterre. Il estimait que ses collègues devaient en être privés à tout jamais parce qu’ils n’a­vaient pas assez surveillé ce savant amateur.


 


 

 
 
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